Ce qu'on dit au philosophe à propos de poètes?: Poetry and Philosophy
Petite réponse à Fabrice Bothereau, Ce qu’on dit au poète en propos de fleurs. Pour essayer de rectifier quelques nouveaux malentendus. Vainement, sans doute.
Bothereau, pour résumer trop brutalement son argument, s’oppose à l’excessive philosophisation de la poésie par Jean-Claude Pinson parmi d’autres. Bothereau croit que cette représentation de la poésie en recherche de la vérité “philosophique” n’est pas seulement répugnante (même ou surtout pour les lecteurs-poètes) mais fausse. Il dit que présenter de la poésie comme étant “philosophique”, c’est d’emblée privilégier la “pensée” sur tout autre aspect de l’écriture (performance, sonorité, résonances verbales…). Il rejette avec véhémence (sinon vitriol) la lignée d’Heidegger et de Deguy (que casse Bothereau dans un coup de patte transparent).
Or, Bothereau n’a sans doute pas tort de suggérer que le Monde n’est pas le meilleur forum pour l’article de Pinson, qu’il vise un public poétisant ou non, car les rapports de la poésie et de la philosophie sont…compliqués…. Sans doute, l’article reflète mal la nuance de la pensée généralement rigoureuse de Jean-Claude Pinson: le journalisme (intervention rare pour Pinson) a ses limites. Mais que cela ne devienne pas prétexte à fausser l’image du bel oiseau en cause.
C’est-à-dire que Bothereau comprend Pinson tout de travers, je dirai pourquoi (et je me demande s’il a lu tant que ça de philosophie récemment—disons, depuis la sortie de Mille plateaux). J’en connais qui disent que la philo, ce n’est que de la poésie—surtout la variété continentale.
Selon Bothereau, “L’inobjectivable, c’est la métaphore. A l’inverse, le discours du philosophe est objectivable ; il sert justement à ça.” A moins que j’aie mal compris quelque chose, distinguer le discours “objectivable” du “non-objectivable”, c’est une affaire bien autrement difficile (pour commencer, a-t-il bien lu son Deleuze et son Derrida??). Discours objectivable ou non, Deleuze et Derrida, Nietszche! Que de références, que de pensée chez cet antiphilosophe!
Qu’en dit Beck lui-même? “La conversation sur le temps qu’il fait est aussi une recherche de la vérité.” Pour commencer. Mais ce que pense Beck de sa propre oeuvre semble déjà bien loin de nous, n’est-ce pas.
C’est que l’enjeu est ailleurs. Est-ce le poids des mots? Le mauvais effet qu’aura ce nom de “philosophe” sur le public? A en juger par la discussion de Bothereau, je ne crois pas: sinon, il aurait sans doute écarté un peu le philosophique de sa discussion, pour mieux défendre sa cause. Il aurait pu, par exemple, développer un peu plus sa réflexion sur ce qui est propre à la poésie—le côté matériel des mots, la performance. Il faudrait donner à ces idées plus que du service des lèvres, comme nous disons dans mon autre langue.
Mais retournons au malentendu qui menace Pinson particulièrement. Je vais être bref, car ces critiques de Pinson le méritent. Pinson, d’abord, même s’il n’y a pas encore consacré de travail spécifique que je sache, s’intéresse beaucoup à la poésie “de performance”, et n’en fait jamais de la fausse poésie. Au contraire, il y voit l’un des développements majeurs de la poésie contemporaine. Lisez Sentimentale et naïve, je vous prie. Ensuite, Pinson, dans ses essais, n’a jamais été heideggerien! Au contraire, il critique assez vivement ce qu’il appelle la philopoésie: relisez Habiter en poète, sans passer par les ridicules tirades de Meschonnic à son sujet, s’il vous plaît. La notion de “poéthique”, c’est une tentative d’échapper aux carcans du textualisme comme de la philopoésie. La force de la notion tient de son ouverture: la poésie n’est pas que de la pensée, que de la performance, mais engage au moins potentiellement toute dimension de l’expérience humaine, de la matérialité de la langue jusqu’aux concepts les plus abstraits. Beck m’a enseigné lui-même cette phrase marquante pour ma formation personnelle, et idée voisine: “L’art n’est pas un domaine.” On pose parfois la question de la (non-) pertinence de l’art. Il faudrait plutôt demander: à quoi l’art n’est-il pas pertinent? Si l’on y trouve quelque réponse, que l’artiste prenne en main son pinceau ou sa plume, afin de combler la lacune. Et la philosophie? Heidegger et d’autres reviennent au présocratiques en partie pour faire revivre une philosophie (peut-être définitivement mort désormais—à part les Beck et les Pinson, les Char ou les Deleuze, peut-être?) dont toute la vie, et non les seuls concepts, était le lieu d’une recherche de la vérité.
Quant à moi, je dirais: laissons là les “poètes” et les “philosophes,” laissons là les titres creux, et revenons un peu au Cabaret du Bon Beck, s’il vous plaît, j’ai soif.
“Malentendu est parfois utilité.
Il a sa mélodie.
Personnage perdu.
Le Monsieur ou la Madame qui écrit
se sait égal à
‘de la statue
agile fait par père et mère.’”
—Philippe Beck, Déductions (Romainville: Al Dante, 2005) 64.
Dec 20, 07:15 by Alexander Dickow

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