Henri Droguet, un poète méconnu: Henri Droguet, an underrated poet
J’ai croisé la poésie d’Henri Droguet pour la première fois en 2004, à la sixième lecture publique de toute sa carrière, à l’époque. Entre autres, il a lu des poèmes de 48°39’ N 2°01’ W (Paris: Editions Gallimard, 2003), depuis devenu l’un des livres importants de ma bibliothèque, et j’espère en relire. Bien que soutenu au début de sa carrière par bien des grands (Aragon, Follain, etc.) et publié par Gallimard, peu a été écrit sur lui: peut-être parce que (à son crédit) la mondanité littéraire l’intéresse moins que d’autres, peut-être parce que (à son crédit, de même même) il n’a publié qu’un très petit nombre de recueils dans sa longue carrière, comparé à d’autres.
Quant à sa poésie, il est (peut-être trop) facile de comparer Droguet au lyrisme burlesque de Jules Laforgue, et encore plus à aux immusicaux chefs-d’oeuvre anti-romantiques de Corbière. Tout comme ces derniers, Droguet aime le jeu ironique avec le cliché poétique, et il emprunte et transforme souvent des textes ici et là (les allusions à Rimbaud sont fréquentes, mais aussi celles à d’autres textes bien moins connus), parfois pour les travestir, parfois simplement pour jouer avec. Ce qui distingue cette pratique chez Droguet de celle d’un Hocquard par exemple, ou encore des parodies farouches d’un Corbière, c’est l’usage tout à fait exceptionnel chez Droguet des sonorités de la langue: je ne connaît aucun autre poète qui sait rendre ses poèmes aussi sensuellement comestibles que Droguet. C’est un maître de la texture sonore, l’un des meilleurs chefs-cuisto poétiques qui soient:
il grêle aux miroirs
un grillon grelotte et rit menu dans l’herbe clandestine
l’arbre / potence / au / judas se déhanche
un fayard agrippé ressuscite
le vent définitif s’ajuste
et jappe
(Droguet, “La Malinconia (dispositif),” 21)
Bien sûr, ce style grommelant, bougon et rugueux est en partie jouissif à cause du contraste entre la sensualité assez délicieuse de la langue, et les thèmes de la douleur, voire de l’agonie (il y a, dans ce contraste, une sorte de renouveau du grotesque de Victor Hugo, peut-être). Par contre, Droguet lui-même protestait, lors de cette lecture, que la critique soulignait souvent trop les noirceurs des thèmes aux dépens des thèmes de joie ou d’exaltation, aux dépens de la dimension ludique de son langage en général. Ceci dit, Droguet aime user (et ne jamais abuser) du geste élégiaque d’un pathétique intense (par quoi il ressemble une fois de plus à Corbière, qui est peut-être le plus grand maître méconnu du larmoyant romantique: allez relire le déchirant “Bossu Bitor” ou les Rondels pour après):
On chante / on s’en va.
(Droguet, “Equipée,” 94)
Ces moments “lyriques” poignants distinguent Droguet d’un autre poète habile en poèmes comestibles, Christian Prigent (dont les éléments kitsch ou pornographiques n’ont d’ailleurs aucune présence dans l’oeuvre de Droguet).
On pourrait également penser à Jude Stéfan (que je recommande vivement de même), poète d’une lignée littéraire assez ressemblante à celle de Droguet, et avec un goût pareil pour l’élégie burlesque et les rythmes compliqués, baroques. Mais Stéfan reste plus fidèle, me semble-t-il, à un anti-romantisme univoque, se moquant sans relâche de l’eau-de-rose: tandis que l’oeuvre de Droguet trahit une attitude plus délicatement équivoque à l’égard du pathétique (Droguet est peut-être le plus versatile des deux, dans l’ensemble). Le sarcasme de Stéfan, c’est l’ironie de Droguet.
En plus, Henri Droguet m’a paru agréablement humble, si l’on peut se fier aux premières impressions.
*****
I encountered the work of Henri Droguet in 2004, at one of six public poetry readings he had given in his entire career at that time. Among other things, he read poems from his sixth collection in twenty or thirty years, 48°39’ N 2°01’ W (Paris: Editions Gallimard, 2003), which has since become a cherished part of my library, and I hope to read more. Although supported by many of the greats at the beginning of his career (Aragon, Follain, etc.) and published by Gallimard, little is written about him: perhaps because (to his credit) he may care little for literary networking, accumulating “connections” and the like, perhaps (also to his credit) because of the small number of collections he has published.
As for the poetry, Droguet is easy to relate to Jules Laforgue’s burlesque lyricism, and even more so to Tristan Corbière’s perfectly immusical anti-romantic poetry. Like these poets, Droguet enjoys ironic play with poetic cliché, and often borrows and transforms other poets’ texts (allusions to Rimbaud are frequent, but also to much less well-known texts), sometimes to deflate them, sometimes simply to transform those texts into new ones. What sets Droguet’s art apart from Hocquard’s often humorous use of text-collage or Corbière’s vicious uber-parodies is Droguet’s exceptional use of sound: I have encountered no other poet whose language attains quite the same visceral crunchiness. Droguet is a master of sonic texture, the best chef of the edible poem:
il grêle aux miroirs
un grillon grelotte et rit menu dans l’herbe clandestine
l’arbre / potence / au / judas se déhanche
un fayard agrippé ressuscite
le vent définitif s’ajuste
et jappe
(Droguet, “La Malinconia (dispositif),” 21)
Of course, this ragged, rocky, grumbling style, elicits an esthetic response because its content involves an agony in direct contrast to the joyful sensuality of the language (there is a kind of renovation of Victor Hugo’s notion of the grotesque in this contrast, perhaps). However, Droguet himself, at this reading, protested that his critics have tended to over-emphasize the “dark” themes of his poetry, either ignoring themes of joy or exaltation, or underestimating the playful dimension of the work. That said, Droguet does often make intense gestures of elegiac pathos (in which he resembles Corbière once again, probably the greatest unacknowledged master of Romantic pathos: see the gut-wrenching “Bossu Bitor” or the Rondels pour après):
On chante / on s’en va.
(Droguet, “Equipée,” 94)
These moments of earnest lyricism distinguish him from another skilled practitioner of the edible poem, Christian Prigent (whose use of kitch and pornography have no equivalent in Droguet’s work).
One might also compare Jude Stéfan (also highly recommended), whose literary lineage, taste for the burlesqued elegy, and fondness for baroque, complicated rhythms is rather close to Droguet. But Stéfan sticks much more closely and consistently to a univocal anti-romantic position, relentlessly mocking schmaltz, whereas Droguet’s work betrays a much more equivocal attitude toward pathos (Droguet may be the more versatile of the two in various respects). Stéfan’s sarcasm is Droguet’s irony.
And, to top it all off, Henri Droguet seemed an endearingly humble man, if first impressions can be trusted.
Jan 3, 15:22 by Alexander Dickow

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