L'Immusique et les Lettres: Unmusic and Letters (2)
In response to my post, “L’Immusique et les Lettres: Unmusic and Letters,” Jean-Claude Pinson wrote:
“J’aime beaucoup l’expression “musique de travers” (j’avais d’abord, avant d’ouvrir le dictionnaire, compris musique cuite ou cuisinée, ce qui n’était pas mal non plus !). On est bien, je crois, sorti aujourd’hui de la mise au ban du “reportage”. Ou plutôt, c’est l’envahissante, asphyxiante communication des communiquants qui est devenue l’ennemi. À juste titre. Car au fond, il y avait maldonne : c’était elle, son universel caquetage, plutôt que le récit (la narration et le muthos), que visait Mallarmé.
J’aime beaucoup ce Corbière “à peine français” que tu évoques. Mais n’es-tu pas un peu sévère avec Ronsard ?”
My translation:
“I like the expression cockeyed music (before I opened the dictionary, I thought it meant ‘cooked’ or ‘baked’ music, which isn’t bad either!). We’ve left behind, I think, the stigma against ‘information’ [‘reportage’]. Or rather, it’s the pervasive, asphyxiating communication of the press and of power communication des communiquants that has become the enemy. With good reason. In fact, in the final analysis, it was all a misunderstanding: it was this kind of communication, its ubiquitous chatter, that Mallarmé was attacking, and not narrative (story, muthos). I like the “barely French” Corbière you allude to. But isn’t all this a tad harsh with respect to Ronsard?”
This response, I think, deserves a “public” blog-answer, since it got me to thinking, notably about some things I could add. First, about Ronsard, mentioned as the archetypical “musical” poet. Jean-Claude is right to point to the rhetorical excesses of my post—sort of inevitable consequences of such a manifesto-like prise de position. I do enjoy reading Ronsard, and I would agree that he’s a “musical” poet after his fashion—but I also like Agrippa d’Aubigné’s craggy, piston-driven verse much better than Ronsard! But most of all, I was speaking against a much more contemporary backdrop: in other words, we can enjoy reading Ronsard and enjoy his “musical” qualities (in the sense, I think, of valuing formal symmetry and style—in the sense of elocutio, harmony of form and sense) but I don’t think shooting for this remains as fruitful an esthetic direction as it once was. Just as I don’t know that the purely allusive kind of “messageless” musicality inherited or derived from Mallarmé and Rimbaud is as fruitful as it once was. In suggesting writing against rhetorical appropriateness, of expanding the dimensions and ambitions of the burlesque and the slightly discordant, I intended not to exclude Mallarmean suggestion nor even the “high style”, but only to suggest new avenues based on different models (Jacob and Corbière rather than Mallarmé or Baudelaire, for instance).
As for the status of “l’universel reportage,” I first responded to Jean-Claude’s remarks by wondering whether the US differed from France in this respect. Tel Quel’s Denis Roche and his mostly formless “textualiste” verse didn’t occur that long before L=A=N=G=U=A=G=E and such, but it seems to me that the latter journal and its associated “movement” still have a much stronger (strangle?)hold on American poetry than Tel Quel et Cie now does in France. I could be wrong: but that’s my impression. If it’s an accurate one, it would make my comments about the evacuation of the Message much more relevant to poetry in the US. And whatever the real breakdown of esthetic sensibilities in American poetry these days, the most common representation of that breakdown remains the old School of Quietude/Confessional vs. Language/Avant/School of Noise divide, with various variations and diverse offshoots and -shootings of that model….
Of course, various analogous divides get discussed in France as well, inevitably—but in, I think, a more unobtrusive and less angst-ridden way.
(But things are infinitely more complicated, in reality: One might get a very different vision of the two countries’ respective poetic zeitgeists by comparing the institutional constraints (stranglehold) on poetic production in France, and the wonderful, particolored universe of DIY and small press publishing in the US.)
Taking a different tack, now. Jean-Claude says contemporary poetry rejects the “ubiquitous chatter” of advertisement or journalism, rather than narrative or description. I would agree that this is the case and was so for Mallarmé. But I argue(d) precisely that no kind of language should be “off-limits” to the poet, including discourse of an apparently expedient, ephemeral, and even debased nature. I am often disturbed and troubled by “postmodern” appropriations of kitsch, of corporate language (see, for instance, David Foster Wallace’s “Year of the Whopper” schtick, part of the self-defeating satire of Infinite Jest, for an example of such—ultimately failed, I think—appropriation). Such appropriations are an example of using the debased language of money, power and press as the matter of a work of literature. I don’t care for many such works (there are a few that I love)—but I do think such appropriation has an important role to play. For starters, it should force us to confront the sometimes uncomfortable uses of language. It should encourage us to reevaluate our poetic projects constantly. The chatter of Power forms a part of the prose du monde: and our poetry should not (cannot, probably) exclude that chatter—nor simply reproduce it. For it is precisely the desire to exclude it utterly that leads, for instance, to the kind of boring, inchoate “word-music” I critiqued in my initial post.
Nota bene: I’m inclined to believe Jean-Claude will agree rather wholeheartedly with these final statements in particular.
*****
En réponse à mon article “L’Immusique et les Lettres: Unmusic and Letters,” Jean-Claude Pinson m’a écrit:
“J’aime beaucoup l’expression “musique de travers” (j’avais d’abord, avant d’ouvrir le dictionnaire, compris musique cuite ou cuisinée, ce qui n’était pas mal non plus !). On est bien, je crois, sorti aujourd’hui de la mise au ban du “reportage”. Ou plutôt, c’est l’envahissante, asphyxiante communication des communiquants qui est devenue l’ennemi. À juste titre. Car au fond, il y avait maldonne : c’était elle, son universel caquetage, plutôt que le récit (la narration et le muthos), que visait Mallarmé.
J’aime beaucoup ce Corbière “à peine français” que tu évoques. Mais n’es-tu pas un peu sévère avec Ronsard ?”
Cette réponse mérite, me semble-t-il, un article “public”, puisqu’elle m’a fait réfléchir, et notamment sur quelques précisions à ajouter à “l’Immusique…”. D’abord, à propos de Ronsard, cité en tant que poète “du beau style” par excellence. Jean-Claude a raison d’accuser les excès rhétoriques de mon article, excès un peu inévitable dans le cadre d’un “écrit-manifeste” à prise de position forte. J’aime lire Ronsard, et je serais d’accord pour l’appeler poète du beau style “musical”—mais j’y préfère encore le vers puissant et rocailleux d’Agrippa d’Aubigné! De toute façon, je parlais plus du point de vue du contemporain: autrement dit, si nous aimons lire Ronsard pour ses qualités musicales entre autres (évoquant par là la symétrie, l’harmonie de la forme), mais je ne pense pas que le beau style de Ronsard soit encore un but à poursuivre pour le poète actuel. De la même manière que je ne crois pas l’écriture purement allusive et “sans message”, héritée ou dérivée de Mallarmé et de Rimbaud, aussi fructueuse aujourd’hui qu’elle a pu l’être il y a quarante ou soixante ans. En proposant une écriture contre la convenance rhétorique, qui vise le burlesque et le son plus rauque, je ne voudrais pas exclure la suggestion à la Mallarmé, ni même le “beau style”, mais seulement suggéré de nouvelles directions basées sur des modèles un peu moins courants (Jacob et Corbière au lieu de Mallarmé ou de Baudelaire, par exemple).
En ce qui concerne “l’universel reportage,” j’ai répondu d’abord aux remarques de Jean-Claude en me demandant s’il n’y avait pas là une différence importante entre la France et les Etats-Unis. Denis Roche et son “textualisme” n’est pas arrivé sur la scène bien longtemps avant la revue américaine analogue L=A=N=G=U=A=G=E. Mais il me semble que cette dernière et le “mouvement” qu’elle a fait naître a actuellement une présence nettement plus (trop) forte aux Etats-Unis que le “textualisme” en France. J’ai peut-être tort, ce n’est qu’une impression. Si elle est juste, mes commentaires à propos de la “mise au ban du reportage” sont bien plus pertinentes pour la poésie américaine. Et quelles que soient les vraies divisions principales de sensibilité dans le champ de la poésie américaine, la représentation la plus courante de cette division se pose toujours en termes d’une école “néolyrique” versus une école “d’avant-garde/textualiste/etc,” malgré variations diverses et divergences plaquées sur ce modèle de base….
Bien sûr, différentes divisions analogues sont dans l’air en France, inévitablement—mais je trouve qu’on en parle d’une manière moins envahissante et moins colère, en France.
(En réalité, les choses sont infiniment plus compliquées: On se ferait une vision bien différente de l’état de la poésie dans les deux pays si on comparait les pressions institutionnelles sur la production poétique en France au merveilleux univers bigarré de la petite édition et de l’auto-édition aux Etats-Unis.)
Reprenons la chose par un autre bout. Jean-Claude affirme que la poésie contemporaine rejette “l’universel caquetage” des discours de la publicité et des médias (si c’est bien ça, la “communication des communiquants”), non pas le récit ni la description. Je suis d’accord en ce qui concerne le narratif. Mais j’affirmais justement que la poésie ne doit rejeter a priori aucune espèce de discours, y compris les espèces les plus utilitaires, ephémères ou encore les plus compromises. Je suis souvent troublé ou inquiété par les appropriations “postmodernes” du kitsch comme du discours de la publicité ou du journalisme (voir, par exemple, “l’Année du Whopper,” espèce de truc ironique et nul de l’ Infinite Jest par David Foster Wallace). Beaucoup d’oeuvres de ce genre ne me plaisent pas du tout, c’est le moins qu’on puisse dire (même s’il y a de rares exceptions que j’adore). Mais je pense que ce genre d’appropriation peut servir du moins à nous faire voir les usages réels, mêmes répugnants de la langue. Il faut que nous réévaluions constamment nos projets poétiques, que nous les surveillions. “L’universel caquetage” fait partie de la prose du monde: notre poésie ne devrait pas l’exclure,—ni le reproduire, évidemment. C’est précisément le désir de l’exclure totalement qui a mené à l’espèce de soupe verbale qui me déplaît.
Nota bene: Je crois que Jean-Claude sera assez complètement d’accord avec ces dernières remarques en particulier.
Jan 9, 13:39 by Alexander Dickow

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